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La forêt, une idée moderne

Bismarck et son vieil empereur se retrouvent à la terrasse d’un château, au soir de deux vies recrues de victoires, de pouvoir, d’honneur. L’empereur demande à son chancelier ce qu’il leur reste à connaître, eux qui ont tout connu. Et le chancelier de répondre ; " il nous reste la plus belle chose qu’un homme puisse faire, regarder grandir des arbres ! ".

A la veille de gagner les terres de Madagascar, en grand danger d’être des terres désolées, tant les hommes manquant de tout ne survivent plus que par l’énergie que leur apportent les arbres, leur bois, leurs cendres, il nous reste avant tout à faire grandir nos arbres ! Partons à la redécouverte du monde réel pour retrouver cette idée simple ; le bonheur est dans le pré – pardon ; dans les bois !

1. Les nouvelles raretés

Le monde ne marche pas dans les clous qui lui ont été tracés après la chute du Mur de Berlin, dans l’illusion de l’avènement des marchés, de l’abaissement des frontières, de la démocratie planétaire.

Il est tentant d’avoir sur le monde qui vient le point de vue du retour. Le retour des Etats, comme le manifestent la reprise de contrôle des ressources naturelles, la montée en puissance des fonds dits souverains parce qu’ils sont alimentés par de l’argent public, et aussi la quête désespérée d’Etats là où ils ont disparu, la quête de la séparation de populations qui ne se rencontrent plus, l’invention permanente du désir par les sociétés privées, comme moteur de l’économie, suggèrent bien le retour de structures, de logiques anciennes et peuvent donner l’illusion d’une décrue du progrès.

La réalité est plutôt que ces phénomènes marquent l’entrée dans un monde nouveau, celui des nouvelles raretés, un monde qui sera notre produit. Pas de retour possible, encore moins de regrets, mais une ambition inouïe, celle de produire le monde, et une nouvelle morale, celle de notre relation au monde.

Le travail humain était rare, la nature surabondante, donc gratuite et exploitable à merci. La nature devient rare, ses services gratuits s’épuisent, des ressources réputées inépuisables disparaissent rapidement. Le rythme de la consommation industrielle se désaccorde des rythmes du monde.

De manière plus grave, une esthétique du monde, que représentaient l’arbre, le chêne, les racines, la fontaine, le bûcheron, disparaît elle aussi, et avec elle une manière d’être au monde, qui fût la nôtre depuis trois cent mille ans, et qui ne sera plus jamais. Que seront les religions pour un peuple qui n’a jamais vu un arbre grandir ? A quoi ressemble la vie pour celui qui n’a jamais vu mourir un poulet, un lapin ou une perdrix ? Et que peut comprendre de la Bible celui pour qui la nature est un fournisseur, un décor, plus jamais un destin ?

L’ensemble suggère non le retour, mais le départ hors du monde de la nature, du hasard et du destin, pour continuer une aventure commencée au néolithique, quand les hommes ont commencé à sélectionner et croiser des espèces végétales, puis animales, pour inventer l’agriculture et s’éloigner du manque alimentaire permanent. Cette aventure est celle de la technique, de l’esprit, et celle de l’hominisation du monde. Dans « Produire le monde – pour une croissance écologique » ( Gallimard, à paraître en mars 2008 ), j’essaie de cerner l’ambition qui doit être la nôtre à cet égard ; nous n’avons plus le choix, nous nous sommes condamnés à produire le climat, l’air, l’espace – sinon, la nature effacera la présence humaine de cette planète comme la mer efface un visage dessiné dans le sable.

2. Le retour des biens réels

L’eau, l’air, la terre vont devenir payants. Nous allons payer ce que nul n’a jamais payé, gérer ce que nul n’a jamais géré. L’abondance alimentaire des années 1980 n’est plus qu’un souvenir ; depuis la fin des années 1990, les rendements agricoles baissent dans le monde, et la surface de terres cultivables se réduit sous l’effet de la désertification et de l’étalement urbain. L’abondance énergétique des années 1960 s’est déjà enfuie. Avec elles, les facilités du mouvement, la gratuité des transports, s’enfuient aussi. Les services gratuits de la nature ne se renouvellent pas au rythme de leur consommation par l’homme. Comme le disaient dès les années 1980 certains propriétaires de forêt aux portes de Paris, " un jour on me paiera mon air ! ".

Un tel mouvement est à l’origine d’un bouleversement des hiérarchies relatives des prix et des valeurs d’actifs. L’inversion entre valeur immatérielle et biens réels a déjà commencé de se faire sentir.

Les terres tempérées, fertiles, capables de porter des arbres et des forêts, vont devenir un actif mondial rare, valorisé, et convoité. Il sera objet d’investissement, de spéculation, il va appeler des modes de financement et sans doute de propriété nouveaux. Nous n’avons rien vu dans ce domaine. Notre rapport à la terre va se réinventer.

Ce mouvement sera violent, car il y va de la survie. Il fera l’objet d’appropriations tant privées que collectives ; Chine en Afrique, grands propriétaires au Mozambique ou à Madagascar. Nous ne pouvons pas fuir. Nous sommes condamnés à vivre ensemble. La tentation d’une île est violente, et peut justifier l’intérêt d’investisseurs pour des forêts profondes comme la mer.

Il est possible que des démembrements de propriété auront lieu, entre la propriété du foncier et la propriété de la forêt, dissociant la propriété du sol et la propriété de la forêt, permettant investissement et exploitation industrielle (démembrement de propriété, par exemple sur le modèle de la propriété immobilière en Grande-Bretagne ). A l’heure où l’on célèbre les millions d’arbres replantés par l’Ethiopie, il est certain que la forêt va devenir objet d’investissement, pour sa production, pour ses productions plutôt.

Il est certain que la forêt va acquérir une valeur symbolique et sensorielle, renouvelée, à mesure que l’éloignement, le suspens des agressions lumineuses et sonores de la ville, seront des privilèges davantage recherchés. Nous sommes dans un monde non seulement fini, mais petit et bientôt surpeuplé. Il y a plus grave que le réchauffement climatique, la désertification des terres, les catastrophes climatiques. Notre monde de la religion, notre monde des Nations, est né d’un sentiment du monde ; le sentiment du vide, de l’inépuisable, de la richesse à profusion. Quand ce sentiment s’enfuit, les conditions de la vie commune, celle de la foi, celle du projet humain, s’épuisent. Si ce n’est au cœur de la grande forêt, le bonheur d’être homme qu’une nuit au ressac d’Ivaty, dans le parc d’Amboseli devant le Kilimandjaro, prodiguait avec générosité, le retrouverons-nous jamais ?

3. Produire la nature

Nous allons produire notre climat, nos saisons, notre air. La nouveauté est moins considérable qu’elle n’en a l’air. Déjà, la totalité de la campagne européenne est le produit soit de l’activité humaine – modelage des paysages, des pentes des montagnes, des cours d’eau – soit du choix humain de préservation et d’entretien – les forêts, le littoral. Déjà, par sélection et mutation, le travail de l’agriculteur et de l’éleveur n’a laissé aucune espèce, aucun espace, sans le transformer, sans l’humaniser.

Il n’est est pas autrement du forestier. La forêt est moins seulement le fait de la nature que le fait de la culture humaine. Des monuments comme la forêt de Tronçais, la forêt de Reno et tant d’autres, mériteraient d’être classés comme œuvres de l’histoire humaine. Car elles sont le fruit du savoir, de l’intelligence et de l’activité humaines. De l’investissement, de la technique et de l’entretien. Du projet, de l’ambition, et de la volonté.

L’impératif d’exploitation rationnelle et organisée va grandir. Nous n’aurons plus les moyens de supporter les incendies de forêt, les ravages provoqués par les tempêtes, pas plus que les friches ou les broussailles. La professionnalisation de la gestion de l’espace forestier est inéluctable. C’est un défi aux propriétaires privés, qui devront soit l’assumer eux-mêmes, et valoriser leur forêt, soit risquer d’être contraints de le faire ou de le laisser faire par d’autres. Le choix de ne rien faire ne leur est pas donné. La forêt est trop précieuse pour ne pas entrer dans les débats et les choix collectifs. C’est tout l’intérêt et toute l’importance d’un organisme de représentation, d’expression et d’intelligence collective comme ce Comité des Forêts. Il sera appelé à prendre une place bien plus grande dans l’avenir.

Bois d’œuvre ou bois énergie, plantes, légumes ou salades, graines et grains, moins de 30 % de la production végétale mondiale est consommée par l’activité humaine ou animale ( y compris par feux, déforestation, etc. ) Cette ressource, avec celle du soleil et de l’eau, a quelques chances d’être la première des ressources mondiales à venir. Et elle va se transformer à la fois en localisation et en qualité, à mesure que les effets du réchauffement climatique vont transformer les peuplements, substituer des espèces ou des variétés à d’autres, à mesure aussi que la croissance économique et l’accès à la consommation de milliards d’individus qui en étaient exclus va accentuer la pression sur les ressources.

Agir sur les rythmes de renouvellement, sur la qualité des produits, sur la variété et la singularité des ressources, va faire l’objet d’une industrie diversement avancée selon les continents et les régions, mais qui entre dans un nouvel âge ; la révolution industrielle de la forêt est largement à venir en France. Elle passe par l’investissement, par l’évolution du droit, par la connaissance de la production et la mise en valeur des produits. Elle passe par la gestion de la qualité, et par l’investissement en recherche et en innovation. La forêt est non seulement une idée neuve, mais un projet, et la forêt de demain reste à inventer. Est-il une plus belle ambition que d’être inventeur de forêt ?

Il y a peu de doutes à ce sujet ; la hausse du prix des biens réels va s’appliquer tout particulièrement à la forêt. Ce sera la meilleure ou la pire des choses ; la meilleure, parce qu’elle donnera les moyens d’agir ; la pire, parce qu’elle placera les propriétaires non professionnels et inactifs sous la pression croissante de la société. La forêt devient un bien trop précieux pour ne rien en faire. La professionnalisation, la mobilité, l’agilité même deviennent des qualités du producteur de forêt. Avec la modération, la tempérance, et la patience, vertus cardinales d’un monde plein.

Notre histoire change de cours ; nous nous apprêtons pour la première fois à écrire l’histoire de la nature, parce qu’au bout de l’aventure technique et de l’engrenage du progrès, la nature devient notre produit. C’est une nouvelle phase d’hominisation qui commence, aussi risquée, aussi imprévue, aussi passionnante que celles qui ont vu l’assèchement des marais, l’ordonnancement des grandes forêts de chêne, ou la naissance de fermes d’arbres.

Conclusions

Notre histoire change de cours ; nous nous apprêtons pour la première fois à écrire l’histoire de la nature, parce qu’au bout de l’aventure technique et de l’engrenage du progrès, la nature devient notre produit. C’est une nouvelle phase d’hominisation qui commence, aussi risquée, aussi imprévue, aussi passionnante que celles qui ont vu l’assèchement des marais, l’ordonnancement des grandes forêts de chêne, ou la naissance de fermes d’arbres.

Les jardineries Delbard s’intitulent : « Producteurs de nature ». C’est le plus grand défi des promoteurs de cette idée moderne, la forêt. Vous êtes les producteurs de cette idée neuve, la forêt. Il vous appartient de la faire aimer, de la faire respecter, et pour cela, de la faire connaître.

Hervé Juvin Paris, le 28 novembre 2007

Ouvrages :

- Produire le monde - pour une croissance écologique _ de mars 2008, Edition Gallimard, Collection Le Débat
- L’avènement du Corps _ 2005, Edition Gallimard, Collection Le Débat
- Les marchés financiers – Voyage autour de la planète financière _ 2004, Editions Organisation

Article récent :
- L’art, le musée et le sacré _ novembre 2007 dans la revue Le Débat



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