Quand il a été question, voici quelques années, que je devienne l’un des experts forestiers du Comité des Forêts j’ai été à la fois flatté et surpris.


Flatté d’avoir été sollicité par une institution aussi ancienne et qualitative, composée de forestiers émérites que j’admirais pour les avoir vu à l’oeuvre plusieurs fois au cours de mes formations ou lors de journées régionales pour le compte de Pro Silva France.


Surpris ensuite car j’exerçais déjà mon travail de forestier en régions méditerranéennes et montagnardes, en premier lieu en région Paca, ma région d’origine ; autant dire dans des contextes extrêmement différents de ceux dans lesquels mes confrères opèrent…


Contextes qui me semblaient très loin du « standard » des forêts du Comité des Forêts.
Quelques années plus tard les forêts n’ont pas changées, la méditerranée n’est (malheureusement) pas devenue une terre de chênes de merrains, mais les confrères du Comité des Forêts m’ont plusieurs fois fais le plaisir et l’honneur de venir voir comment nous travaillions, mon équipe et moi-même, dans ces forêts si différentes.
Et en forêt justement, nous nous sommes tous retrouvés, sous l’angle de la sylviculture, de l’observation et de la compréhension des phénomènes naturels en présence, de leur accompagnement par des actes ciblés et progressifs ou encore de l’intégration des nombreux enjeux qui se croisent sur ces espaces.
Car oui, les forêts méditerranéennes et montagnardes sont à la fois très différentes et très proches des autres faciès forestiers d’Europe Tempérée.
Tout aussi passionnantes en tout cas, pour leurs propriétaires et leurs gestionnaires.
Au travers cet article nous allons tenter de vous donner quelques éléments de compréhension de ces affirmations.
Et pour se faire nous avons pris le parti dès à priori et des clichés, c’était plus plaisant à écrire !

« Les forêts méditerranéennes ?! : c’est où exactement ? ça représente quoi ? »

Les forêts dites méditerranéennes s’étendent, en France métropolitaine, sur 15 départements : l’intégralité de la région Paca, de la région Corse, de l’ancienne région Languedoc-Roussillon auxquels s’ajoutent les départements de l’Ardèche et la Drôme. Certaines zones de ces 15 départements sont plutôt de climat montagnard certes (bordures Alpes ou Massif Central), mais l’essentiel est soumis à un climat typiquement méditerranéen, ou de très fortes influences de ce climat. Et au total cela représente…. 4 millions d’hectares !


Soit 23% de la superficie des forêts françaises de métropole (17 millions d’hectares) !
Par ailleurs ces zones sont caractérisées par des taux de boisement départementaux très importants (cf carte 1), parmi les plus forts de France, ainsi qu’une expansion forestière et une densification (prise de volume) proportionnellement plus forte qu’ailleurs sur les dernières décennies.


Ceci est à mettre en lien avec l’histoire de l’occupation des sols, avec de grandes surfaces anciennement pastorales, peu à peu recolonisées, générant une grande continuité écologique parfois, en particulier dans les piémonts montagnards (étage dit aussi « supra-méditerranéen », de 600 à 1200 mètres d’altitude environ).
Cette jeunesse physiologique (peuplements de première génération) et pédologique (sols ingrats, issus de pratique pastorales, agricoles ou mixtes anciennes, et ayant subi une érosion marquée), couplées au climat méditerranéen caractérisé par son déficit hydrique estival, expliquent pour une partie la faiblesse de la qualité et de la production forestière de ces zones jusque-là.

Tout cela explique aussi une partie de la richesse de ces surfaces en peuplements résineux, notamment de pins, colonisateurs « pionniers » de ces espaces vides, qui mettront entre 100 et 200 ans à constituer une vraie couverture forestière, avec une « remontée biologique » feuillue digne de ce nom. Nous n’en sommes pas encore là dans bien des cas, d’autant moins qu’on ne laisse pas toujours le temps à cette évolution naturelle de se faire, avec des pratiques d’exploitation forestière qui « remettent les compteurs à zéro », ou presque, (trop) régulièrement.

« Les forêts méditerranéennes ?! ça brûle tout le temps et partout ! »

Cette affirmation est en partie vraie et en partie fausse, comme toujours.
La base de données Prométhée, qui établit les statistiques des feux de forêts dans les 15 départements méditerranéens depuis 1973, nous indique qu’en moyenne ce sont environ 10 000 hectares par an qui brûlent sur ces 15 départements (9894 hectares/an en moyenne sur la période 2017-2021 par exemple), avec un nombre de feux d’environ 1600 (1596 en moyenne chaque année sur la période 2017-2021). Ce sont donc en moyenne de petits incendies (car la stratégie de lutte est concentrée sur l’attaque des feux naissants et a largement porté ses fruits). Et ils ne parcourent, en moyenne, que 0,25% de la surface boisée méditerranéenne totale chaque année.


Ce qui génère notre ressenti sur les incendies, ce sont les rares très grands feux, médiatiques car spectaculaires, comme ceux de 2003, qui ont effectivement parcouru de nettement plus vastes surfaces (61000 hectares cette année-là, record malheureux, c’est à dire 1,53% de la superficie boisée méditerranéenne totale…).


A noter aussi que ce sont souvent des zones identiques qui sont parcourues par les flammes plusieurs fois. Il y a donc des doublons dans les proportions de surfaces incendiées. Au final, statistiquement parlant, il y a surement moins de (mal)chance qu’une forêt de ces 15 départements brûle qu’un vieil arbre de parc tombe, ailleurs en France ! Pourtant on assure les vieux arbres de parcs, mais pas les forêts méditerranéennes contre l’incendie…

« Les forêts méditerranéennes ?! c’est d’abord et avant tout des enjeux environnementaux »

Il est exact que la zone méditerranéenne est recensée, dans son ensemble, comme l’un des « hot spots » de biodiversité mondiale. Cela se ressent dans la mise en place, par exemple, du réseau Natura 2000 ou encore l’existence de parcs nationaux et/ou régionaux, en zones méditerranéenne. Dans la seule région Paca, par exemple, ce sont près de 30% du territoire régional qui sont couverts par des Sites Natura 2000 terrestres ou marins (données 2018), ainsi que 9 Parcs Naturels Régionaux et 2 parcs Nationaux : le tout sur 6 départements seulement.
La forêt, couvrant elle plus la moitié de la région Paca, est forcément concernée.
Et tant mieux ! Car cela démontre la richesse écologique de ces milieux, ainsi que leur variété.
Et cela nous oblige, propriétaires et gestionnaires, à tenir compte de cette biodiversité et de cette logique écosystémique dans nos choix. Ce qui pouvait paraitre une contrainte il y a quelques années est de plus en plus vécu comme une information importante, voire une opportunité de valorisation différenciée des espaces.
A terme cela aura même surement une valeur monétaire non négligeable (c’est déjà partiellement le cas avec certains contrats Natura 2000 pour des arbres sénescents ou des îlots de vieillissement etc..).
Ceux qui l’auront compris et mis en œuvre en amont auront évidemment un coup d’avance…

« Les forêts méditerranéennes ?! ça ne produit rien et surtout pas du bois d’oeuvre… »

Là encore, l’affirmation est vraie et fausse à la fois. Tout dépend à quoi on la compare…
En relatif, les forêts méditerranéennes poussent « comme les autres », de 1 à 4% par an (accroissement courant estimé sur la surface terrière ou le volume), suivant la fertilité des sols (elle-même dépendante de l’histoire la plupart du temps) et la maturité du système forestier en place (lui-même souvent très jeune).


Dans l’absolu, évidemment, elles poussent moins que les autres puisque cet accroissement s’appuie sur de faibles stocks et sur des arbres de moindres hauteurs. Donc la production absolue en volume est plus faible qu’ailleurs, comprise sauf exceptions entre 1 et 5 m3/ha/an environ. Mais là encore, quand on voit de quoi on part la plupart du temps (cf histoire des sols dans les 2000 dernières années), ce qui a été fait dans certains cas sur les 100 dernières années, on ne peut pas être étonné que la « machine » à produire ait du mal à démarrer, à l’échelle forestière en tout cas ! Le contraire eut été surprenant d’ailleurs ! On ne sera jamais aux niveaux des autres régions françaises, mais cela n’empêche pas de nous intéresser à la production ligneuse dans ces systèmes. Unes des stratégies, que nous tentons de mettre en œuvre progressivement chez les propriétaires qui nous font confiance, est bien celle qui constitue à :

  • D’abord ne pas casser la lente dynamique naturelle en cours de maturation par des interventions trop brutales ou irréversibles. La sylviculture mélangée à couvert continu prend ici tout son sens premier : tenir un couvert pour assurer des mélanges fonctionnels et les plus productifs possibles, fussent-ils de faible productivité pour l’instant. De toute manière vouloir faire autrement est voué à l’échec : par exemple aucune plantation massive en plein en Méditerranée n’a donné les résultats économiques escomptés, et encore moins si on actualise le coût des travaux initiaux en euros constants ! Le quantitatif ne peut pas convenir ici.

  • Ensuite accompagner la dynamique naturelle par des interventions ciblées, au profit des quelques arbres de qualité et/ou des arbres à fonction de diversité spécifique (« priorité aux minorités »), de biodiversité (« arbres-habitats ») ou de fonction paysagère. Du point de vue sylvicole, cela reviendrait à travailler dans des stations pauvres ailleurs en France, et/ou dans des parcelles à très forte variation stationnelle : dans ces situations, les logiques de moyennes n’ont aucun sens et il faut affiner le regard et cibler les interventions. En cela le livre « Stratégie QD – une gestion de la Forêt basée sur la qualité et les Cycles naturels » est une source d’inspiration technique importante pour nous forestiers méditerranéens : cibler les interventions au bon moment, autour des arbres qui « le méritent », en maintenant une ambiance forestière générale alentours. Une sylviculture d’arbres dans une logique de couvert continu, multifonctionnel par ailleurs. Ce bon sens est d’ailleurs très en phase avec les demandes de nos clients propriétaires forestiers, qui savent et conçoivent parfaitement que la valeur « bois » de leurs forêts n’est clairement pas suffisante pour en assurer une gestion fine, à la hauteur des enjeux et des attentes qu’ils portent sur ces espaces patrimoniaux par ailleurs

  • Adapter les objectifs de production : on peut avoir de jolis bois en Méditerranée, sur certaines stations, mais il faut limiter les hauteurs espérées de billes nettes de noeud à 3-6 mètres suivant les essences, et pratiquer des détourages et éclaircies ciblées autour des arbres concernés. Une fois ceux-ci en croissance semi-libre, le temps de production d’une bille nette de noeud sera plus lent que dans d’autres situations ailleurs en France, mais pas infiniment plus lent. Et ensuite il sera question d’une stratégie commerciale plutôt que d’une stratégie sylvicole, pour récolter et valoriser économiquement ces jolis bois en plus faible nombre.

  • Enfin il convient de développer un nouveau modèle technico-économique pour l’amont forestier, dans lequel la production ligneuse maintient sa place mais se voit complétée par d’autres enjeux qui méritent une valorisation économique, pour donner les moyens d’actions ciblées et fines. Et si possible avec un panel d’enjeux le plus varié possible : chasse, carbone, biodiversité, paysages…. C’est le sens des partenariats que nous développons depuis plusieurs années pour trouver les moyens de mettre en oeuvre, chez nos clients propriétaires, des travaux forestiers multifonctionnels de nature très variée, qui cumulent sur un même espace et dans le même chantier, des enjeux d’amélioration sylvicole (cloisonnements, éclaircies douces, élagages…), d’amélioration fonctionnelle (détourage des essences minoritaires, plantations d’enrichissement…) ou d’intégration des enjeux écologiques (inventaires des « arbres-bio », travaux de génie écologique…). Des partenaires privés nous suivent et nous aident à développer ces projets innovants (ENGIE Solar, Reforest’action, Ma Forêt…), dont les premiers résultats sont encourageants à tous les niveaux.
    En résumé on peut dire que les forêts méditerranéennes sont un support passionnant de travail pour un forestier qui aime se poser des questions plutôt que de trouver des réponses toutes faites. Car les solutions sont à trouver à l’avancement, à partir de principes simples de bon sens, avec l’humilité, le sens de l’observation et la patience chevillées au corps. Le tout sur des bases techniques et économiques solides, dont certaines sont à créer, nécessitant donc une bonne coordination entre le propriétaire et son gestionnaire et une grande technicité sylvicole. Autant d’ingrédients que le Comité des Forêts met en oeuvre depuis plus de 100 ans dans les forêts de ses adhérents.
    Au final je sais donc pourquoi je suis là et j’en suis ravi ! Nicolas LUIGI, Expert Forestier

  • Enfin il convient de développer un nouveau modèle technico-économique pour l’amont forestier, dans lequel la production ligneuse maintient sa place mais se voit complétée par d’autres enjeux qui méritent une valorisation économique, pour donner les moyens d’actions ciblées et fines. Et si possible avec un panel d’enjeux le plus varié possible : chasse, carbone, biodiversité, paysages…. C’est le sens des partenariats que nous développons depuis plusieurs années pour trouver les moyens de mettre en oeuvre, chez nos clients propriétaires, des travaux forestiers multifonctionnels de nature très variée, qui cumulent sur un même espace et dans le même chantier, des enjeux d’amélioration sylvicole (cloisonnements, éclaircies douces, élagages…), d’amélioration fonctionnelle (détourage des essences minoritaires, plantations d’enrichissement…) ou d’intégration des enjeux écologiques (inventaires des « arbres-bio », travaux de génie écologique…). Des partenaires privés nous suivent et nous aident à développer ces projets innovants (ENGIE Solar, Reforest’action, Ma Forêt…), dont les premiers résultats sont encourageants à tous les niveaux.
    En résumé on peut dire que les forêts méditerranéennes sont un support passionnant de travail pour un forestier qui aime se poser des questions plutôt que de trouver des réponses toutes faites. Car les solutions sont à trouver à l’avancement, à partir de principes simples de bon sens, avec l’humilité, le sens de l’observation et la patience chevillées au corps. Le tout sur des bases techniques et économiques solides, dont certaines sont à créer, nécessitant donc une bonne coordination entre le propriétaire et son gestionnaire et une grande technicité sylvicole. Autant d’ingrédients que le Comité des Forêts met en oeuvre depuis plus de 100 ans dans les forêts de ses adhérents.
    Finalement je sais donc pourquoi je suis là et j’en suis ravi ! Nicolas LUIGI, Expert Forestier